Un million de sangliers abattus en France : une menace croissante pour les oiseaux qui nichent au sol ?

par LA REDACTION
Pour la première fois, plus d’un million de sangliers ont été prélevés en France au cours d’une campagne. Derrière cette progression spectaculaire se pose une question moins connue que celle des dégâts agricoles : quelle pression ce mammifère omnivore exerce-t-il sur les oiseaux qui nichent à terre ? Deux études scientifiques menées en Italie et en Finlande invitent à s’interroger sur un facteur déterminant : la densité des sangliers.
Une expansion spectaculaire depuis cinquante ans
Combien y a-t-il de sangliers en France ? La question est plus compliquée qu’il n’y paraît. Les populations de ce mammifère sauvage sont difficiles à recenser. Une chose est sûre, cependant : l’espèce a connu une expansion considérable au cours des dernières décennies.
On la rencontre au bord des chemins, en forêt, dans les campagnes, mais aussi au cœur des agglomérations. Le sanglier s’aventure parfois jusque sur les plages, en plein jour, au milieu des vacanciers, comme dans cette vidéo tournée cet été dans le Var.
Var, plage de Saint-Aygulf ce soir. Il faut garder à distance la faune sauvage comme nous l’avons dit récemment dans le Figaro avec @LasseurR
— Bertrand Alliot (@AlliotBertrand) August 2, 2026
Cette laie cherche sa nourriture dans les affaires des touristes que nous sommes. Ses petits feront pareil. #biodiversite #sanglier pic.twitter.com/4BtYQWK8Ct
Pour mesurer indirectement cette évolution, l’un des indicateurs disponibles est le suivi des prélèvements de sangliers, réalisé notamment par l’Office français de la biodiversité (OFB) et les fédérations de chasseurs.
Les chiffres sont spectaculaires : en 1973, première année du suivi, seuls 35 893 sangliers avaient été prélevés. Pour la campagne débutant en 2025, ce chiffre atteint 1 015 429 individus. Le nombre de sangliers prélevés a été multiplié par plus de 28 en un peu plus de cinquante ans.
Les prélèvements ne constituent pas un recensement direct des populations : leur niveau dépend aussi de l’effort de chasse et des modalités de régulation. Leur évolution de long terme constitue néanmoins un indice frappant de l’expansion de l’espèce.

Des oiseaux nicheurs au sol particulièrement vulnérables
Les dégâts aux cultures, les collisions routières ou les pelouses retournées sont les conséquences les plus visibles de cette progression. Mais le sanglier peut également exercer une pression sur d’autres espèces sauvages. Essentiellement végétal, son régime alimentaire reste celui d’un omnivore opportuniste : racines, bulbes, fruits, graines, invertébrés, petits animaux et cadavres peuvent entrer dans son alimentation.
Les œufs et les jeunes oiseaux ne font pas exception. Les espèces qui nichent directement au sol sont exposées, qu’il s’agisse de galliformes comme les perdrix et le Grand Tétras, ou d’espèces non chassables : Bruant proyer, Pipit farlouse, Pipit des arbres, Tarier des prés, mais aussi Courlis cendré ou Vanneau huppé. Les nids, souvent dissimulés dans la végétation, peuvent être découverts et consommés lors des déplacements et du fouissage des sangliers.
En Italie, une prédation marquée sur les nids expérimentaux
En 2021, une équipe de chercheurs dirigée par Emiliano Mori a publié dans le Journal of Zoology une étude sur la prédation des nids par le sanglier. Des nids artificiels contenant des œufs ont été disposés dans des habitats méditerranéens du centre de l’Italie et surveillés par pièges photographiques.
Sur 48 dispositifs expérimentaux, 47 ont subi une prédation en moins d’une semaine. Le sanglier était le prédateur le plus fréquemment identifié, intervenant dans 36 % des dispositifs, devant notamment la Pie bavarde et le Renard roux. Les chercheurs ont également constaté une association entre l’activité locale des sangliers et la probabilité qu’ils soient à l’origine d’une prédation.
Il faut cependant conserver une précaution importante : les nids artificiels ne reproduisent pas parfaitement les conditions de reproduction des oiseaux. Ces pourcentages ne peuvent donc pas être appliqués directement aux nids naturels français.
En Finlande, un impact beaucoup plus limité
Une étude publiée en 2025 dans l’European Journal of Wildlife Research a étudié des nids artificiels dans des secteurs finlandais fréquentés ou non par le sanglier. Dans cette région où l’espèce demeure relativement peu abondante, le sanglier ne représentait qu’une faible part des événements de prédation observés (environ 3 %). Les chercheurs n’ont pas relevé d’augmentation statistiquement significative du risque global de prédation dans les secteurs avec sangliers.
Cette différence avec les observations italiennes est intéressante. Les milieux, les autres prédateurs et les méthodes d’étude varient, mais une hypothèse se dessine : la densité locale des sangliers pourrait être l’un des facteurs clés de leur impact sur les oiseaux nichant au sol.
Une question particulièrement importante pour la France
Plus les sangliers sont nombreux dans un secteur, plus ils sont susceptibles de parcourir les mêmes espaces et d’y découvrir des pontes.
Au regard du niveau exceptionnel des prélèvements en France, il est plausible que la prédation exercée par le sanglier sur les oiseaux nichant à terre soit sérieuse, voire très importante localement, notamment là où les densités sont élevées. Il faut toutefois distinguer cette hypothèse d’une preuve mesurant l’effet national de la prédation sur le succès reproducteur : les chiffres de chasse ne fournissent pas, à eux seuls, des densités locales ni des taux de destruction des nids.
Le Grand Tétras illustre cette préoccupation. Le plan national d’actions 2012-2021 consacré à l’espèce évoquait déjà le risque de prédation des pontes par le sanglier ainsi que le dérangement des femelles pendant l’incubation. Reste à mieux mesurer ce phénomène, également pour les passereaux prairiaux et d’autres oiseaux nicheurs au sol.
La régulation du sanglier, aussi un enjeu de biodiversité ?
La régulation du sanglier est le plus souvent présentée sous l’angle des dégâts agricoles et de la sécurité routière. Les oiseaux nichant au sol pourraient constituer une raison supplémentaire d’y prêter attention, notamment dans les secteurs où vivent des espèces menacées.
Il serait excessif de faire du sanglier l’unique responsable des difficultés de ces oiseaux : les modifications des habitats, les pratiques agricoles, les dérangements et la prédation par d’autres espèces jouent également un rôle. Mais il serait tout aussi imprudent d’écarter l’effet potentiel de l’abondance croissante des sangliers.
La chasse est aujourd’hui le principal outil de régulation, mais elle n’a pas empêché l’augmentation de long terme des prélèvements. D’autres mesures complémentaires peuvent être envisagées, avec des coûts et des contraintes pratiques qui doivent être évalués. Et si la protection des oiseaux nichant au sol devenait, elle aussi, une raison de mieux maîtriser les populations de sangliers ?
Sources
- Mori E. et al. (2021), The wild boar Sus scrofa as a threat to ground-nesting bird species: an artificial nest experiment, Journal of Zoology. Étude.
- Miettinen E. et al. (2025), Artificial nest predation, relative abundance, and activity patterns of mesocarnivores in relation to wild boar presence, European Journal of Wildlife Research. Étude.
- Ministère chargé de l’Écologie, Plan national d’actions en faveur du Grand Tétras 2012-2021.
- Indicateurs de gestion durable des forêts françaises métropolitaines, Observatoire des forêts françaises.

Laisser un commentaire