Passereaux migrateurs protégés : au Liban, des tableaux de chasse écœurant sur Instagram

par LA REDACTION
Des dizaines, parfois des centaines de petits oiseaux morts, alignés avec une de manière géométrique : sur Instagram, certains chasseurs libanais exhibent des tableaux de chasse dont l’ampleur finit par devenir écœurante. Derrière ces images spectaculaires se cache une réalité préoccupante : chaque année, des millions d’oiseaux migrateurs sont victimes de prélèvements illégaux au Liban, pays situé sur l’une des grandes routes migratoires entre l’Europe et l’Afrique.
Sur le compte Instagram @a.daniel.hunt, suivi par un peu plus de 9 000 personnes, les photographies ont quelque chose de saisissant. Des dizaines d’oiseaux morts sont soigneusement disposés au sol ou sur le capot d’un pick-up. Les individus sont classés par espèces, alignés en rangées régulières, parfois arrangés en cercles ou en rectangles. Le résultat ressemble à une composition artistique.
On y reconnaît de nombreux Pinsons des arbres, mais aussi des Pinsons du Nord, des Pipits à gorge rousse, des Bergeronnettes printanières et grises, des Fauvettes à tête noire ou encore des Fauvettes grisettes. À ces petits passereaux s’ajoutent des Cailles des blés et des Tourterelles des bois.
Les vidéos montrent également la préparation culinaire de certains oiseaux. Car cette chasse possède aussi une dimension alimentaire, même si celle-ci ne suffit probablement pas à expliquer l’importance accordée à la présentation des tableaux et à leur exposition sur les réseaux sociaux.
Le Liban, un piège pour les oiseaux migrateurs
Le phénomène dépasse largement le cas de ce compte Instagram. Le Liban est situé sur l’une des principales voies migratoires empruntées par les oiseaux qui voyagent entre l’Eurasie et l’Afrique. Chaque automne et chaque printemps, des millions d’entre eux traversent le pays. Cette situation géographique fait du territoire libanais un passage particulièrement important pour de nombreuses espèces, mais aussi un lieu où la pression de chasse peut être considérable.
En 2016, une étude coordonnée par BirdLife International estimait qu’environ 2,6 millions d’oiseaux étaient tués ou capturés illégalement chaque année au Liban, avec une fourchette comprise entre 1,7 et 3,5 millions. Ces estimations anciennes restent une référence, même si elles ne permettent pas de connaître précisément la situation actuelle.
Les espèces concernées sont extrêmement nombreuses. Si les cailles, les grives ou les alouettes sont traditionnellement recherchées, les tirs touchent également les fauvettes, les hirondelles, les guêpiers et jusqu’aux rapaces ou aux cigognes.
Le Liban possède pourtant une législation encadrant strictement la chasse. La loi n° 580, appliquée à partir de 2017, prévoit des périodes d’ouverture, des quotas et une liste limitée d’espèces chassables. Le Pinson des arbres et la Caille des blés, par exemple, peuvent figurer parmi les espèces autorisées lorsque la chasse est ouverte. En revanche, les bergeronnettes, les fauvettes, le Pipit à gorge rousse ou la Tourterelle des bois ne figurent pas parmi les espèces chassables prévues par cette réglementation.
Mais l’application de ces règles reste difficile et le braconnage demeure très répandu.
Les « trophées numériques », un phénomène étudié par les scientifiques
Les photographies de tableaux de chasse diffusées sur les réseaux sociaux ont même fait l’objet d’une véritable étude scientifique.
En février 2025, six chercheurs, parmi lesquels l’ornithologue libanais Ghassan Ramadan-Jaradi, ont publié dans la revue Oryx un article intitulé Digital trophies: using social media to assess wildlife crime in Lebanon.
Entre 2011 et 2023, ils ont analysé 1 844 photographies publiées sur Facebook et Instagram par des chasseurs et braconniers libanais. Le résultat est impressionnant : les chercheurs ont dénombré 29 542 oiseaux appartenant à 212 espèces différentes.
Parmi ces 212 espèces, 199, soit 94 %, bénéficient d’une protection légale au Liban ! Certaines espèces apparaissent en nombre considérable sur les photographies étudiées : les chercheurs ont notamment recensé plus de 2 400 Hirondelles rustiques, près de 2 000 Fauvettes à tête noire et plus de 1 000 Bruants ortolans. Les Guêpiers d’Europe, les Loriots d’Europe ou les Bergeronnettes printanières figurent également parmi les victimes fréquentes.
L’étude révèle aussi que les chasseurs apparaissent eux-mêmes sur 44 % des photographies, souvent parfaitement reconnaissables. Pour les auteurs, cette exposition publique montre que certains braconniers ne semblent guère craindre d’être identifiés.
Ces images sont devenues ce que les chercheurs appellent des « trophées numériques ». Le tableau de chasse n’est plus seulement présenté à quelques compagnons de chasse : il peut désormais être exposé à des milliers d’internautes, recevoir des commentaires et susciter une forme de compétition autour du nombre ou de la rareté des animaux abattus.
Les scientifiques soulignent néanmoins que ces photographies ne constituent pas un échantillon représentatif de tous les chasseurs libanais. Elles révèlent surtout des pratiques particulièrement visibles et permettent de mieux documenter une partie du braconnage.
Un phénomène qui dépasse largement le Liban
Le Liban n’est malheureusement pas le seul pays de la région concerné par les prélèvements massifs d’oiseaux migrateurs.
En Syrie, les estimations publiées en 2016 par BirdLife évoquaient environ 3,9 millions d’oiseaux tués illégalement chaque année. Parmi les espèces particulièrement touchées figuraient les Fauvettes à tête noire, les Fauvettes grisettes et les Alouettes des champs. La situation actuelle reste difficile à évaluer en raison des bouleversements traversés par le pays.
En Jordanie, des chercheurs ont également utilisé les réseaux sociaux pour mesurer l’ampleur du phénomène. Une étude publiée en 2017 dans Oryx, à partir de photographies diffusées dans sept groupes Facebook, avait permis de dénombrer 4 707 animaux tués, dont 3 920 oiseaux, en un peu plus d’un an.
Plus à l’ouest, à Chypre, le piégeage des petits passereaux constitue aussi un problème majeur. Les oiseaux, notamment les fauvettes, sont capturés au moyen de filets ou de gluaux, puis parfois vendus pour la consommation. Selon BirdLife Cyprus, environ 726 000 oiseaux auraient encore été capturés et tués illégalement durant l’automne 2025 dans les secteurs étudiés par l’association.
À l’échelle de l’ensemble du bassin méditerranéen, BirdLife avait estimé en 2016 qu’entre 11 et 36 millions d’oiseaux étaient victimes chaque année de prélèvements illégaux.
Des opérations de lutte contre le braconnage
Au Liban, les associations de protection des oiseaux tentent néanmoins de faire évoluer la situation. La Society for the Protection of Nature in Lebanon (SPNL), le Committee Against Bird Slaughter (CABS) et leurs partenaires locaux participent à des actions de sensibilisation et de lutte contre le braconnage.
Les autorités libanaises interviennent également. Le 20 octobre 2026, les Forces de sécurité intérieure ont annoncé la saisie de quelque 165 filets de capture, représentant environ 25 000 m², dans plusieurs localités de la plaine de l’Akkar, au nord du pays. Ces installations étaient destinées à capturer des oiseaux pour les revendre.
Cette opération, menée avec l’appui d’organisations spécialisées, porte à environ 63 000 m² la surface de filets démantelés lors de plusieurs interventions récentes dans le nord du Liban et la plaine de la Bekaa.
Ces saisies montrent l’ampleur de certaines pratiques, mais également l’existence d’une mobilisation locale contre elles.
Car derrière les photographies spectaculaires publiées sur Instagram se pose une question de conservation qui dépasse largement les frontières libanaises. Nombre de ces oiseaux ont passé le printemps et l’été dans les campagnes, les forêts et les jardins européens, parfois à des milliers de kilomètres de là.
Leur protection ne s’arrête donc pas aux frontières des pays où ils se reproduisent. Elle dépend aussi de ce qui se passe tout au long de leurs routes migratoires.

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