La communication de l’OFB tourne-t-elle au ridicule ?

par LA REDACTION

L’Office français de la biodiversité multiplie sur les réseaux sociaux de courtes vidéos destinées à sensibiliser le public à la protection de la nature. Mais entre araignées transformées en agents de nettoyage, mille-pattes promus agents de sécurité et conseils de jardinage d’une affligeante banalité, la communication de cet établissement public interroge. Surtout à l’heure où son action suscite de vives controverses dans le monde rural.

Issu de la fusion, en 2020, de l’Agence française pour la biodiversité (AFB) et de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS), l’Office français de la biodiversité (OFB) est un établissement public placé sous la double tutelle des ministères chargés de l’Écologie et de l’Agriculture. Il exerce des missions importantes, allant de la connaissance scientifique à la police de l’environnement, en passant par la gestion des espaces naturels.

Mais depuis quelque temps, sa communication sur les réseaux sociaux prend une tournure pour le moins surprenante. Une série de courtes vidéos, manifestement conçues pour séduire un public jeune et familier des codes des réseaux sociaux, atteint parfois un stupéfiant niveau de ridicule pour un organisme d’État.

Les araignées, ces indispensables femmes de ménage

Dans une première vidéo (voir ci-dessous), un homme s’adresse face caméra aux internautes pour les inciter à changer de regard sur les « araignées des maisons ».

Le raisonnement est simple : si des araignées vivent chez vous, c’est le signe d’un « environnement sain, peu pollué, avec un bon équilibre naturel ». Voilà qui devrait rassurer à peu près tout le monde, puisque les araignées se rencontrent dans l’immense majorité des habitations, y compris dans les environnements les plus artificialisés, mais aussi les plus insalubres…

Mais ce n’est pas tout. Il faudrait également les laisser prospérer dans nos logements parce qu’elles « travaillent » pour nous. Ces « redoutables prédatrices » assureraient un « discret service de nettoyage naturel ».

Certes, les araignées capturent d’autres arthropodes, parfois indésirables. Mais de là à présenter leur présence comme un indicateur de la qualité environnementale d’un logement ou comme une garantie d’hygiène, il y a un pas que la communication de l’OFB franchit allègrement.

La scutigère véloce, agent de sécurité gratuit

Dans une autre vidéo (voir ci-dessous), le même intervenant nous invite à épargner un animal que beaucoup préfèrent ne pas croiser dans leur salle de bains : la scutigère véloce.

Ce mille-pattes aux longues pattes, particulièrement rapide, serait notre « meilleur agent de sécurité gratuit ». Pourquoi ? Parce qu’il se nourrit notamment de blattes, de moustiques et même de punaises de lit. Bref, « elle fait le ménage à votre place ».

On se demande alors pourquoi s’arrêter en si bon chemin. Puisqu’il s’agit de reconstituer des relations prédateurs-proies dans nos logements, pourquoi ne pas y installer toute une chaîne alimentaire ? Des blattes pour nourrir les scutigères, quelques rongeurs, des renards pour les chasser, des buses pour compléter le tableau… À ce compte-là, notre maison deviendra peut-être un écosystème particulièrement riche. Pas sûr, en revanche, qu’elle soit plus agréable à habiter.

Heureusement, l’OFB prévoit une solution de repli pour ceux qui ne supporteraient décidément pas la présence de cet arthropode : le capturer délicatement et le relâcher dehors.

Car, nous explique-t-on en conclusion, protéger la biodiversité « ça peut aussi commencer sur le carrelage de la salle de bain ».

Voilà donc à quoi peut se résumer la sensibilisation à la biodiversité conduite par un établissement public mobilisant des moyens importants : apprendre aux Français à ne pas écraser les mille-pattes dans leur salle de bains.

« Biodiv ou pas biodiv ? » : la biodiversité version cour de récréation

L’OFB nous gratifie également d’une autre série de vidéos, dans un registre tout aussi édifiant.

Cette fois, une jeune femme interroge des passants sur leurs pratiques de jardinage. Le principe du jeu : déterminer si tel ou tel comportement est « biodiv » ou « pas biodiv ».

Ramasser les feuilles mortes dans son jardin ? « Pas biodiv ! » Car les feuilles servent notamment de refuge aux hérissons et aux insectes.

Installer un hôtel à insectes ? « Pas biodiv » non plus !

Ah bon ? Voilà qui risque de surprendre ceux qui ont suivi les recommandations répétées de nombreux acteurs de la protection de la nature.

L’explication vient heureusement éclairer cette apparente contradiction : mieux vaudrait laisser dans son jardin des bûches percées, des tas de feuilles et divers débris végétaux pour offrir des abris aux insectes. Mais pourquoi des bûches percées seraient-elles nécessairement préférables à un hôtel à insectes, qui peut précisément contenir ce type de dispositif ? Mystère. Il est vrai que le format « biodiv ou pas biodiv » ne se prête guère aux nuances. Voilà ce qui arrive lorsqu’on transforme la biodiversité en quiz de cour de récréation.

Des conseils d’une banalité affligeante

Toutes les vidéos de l’OFB n’atteignent heureusement pas ces sommets. Mais beaucoup se distinguent par une banalité désarmante.

Ainsi, à l’approche de l’été, le promeneur est invité à rester discret dans la nature pour ne pas déranger les animaux. Il lui est également recommandé de nettoyer ses chaussures afin d’éviter de transporter des graines de plantes exotiques envahissantes.

Ces recommandations ne sont pas absurdes mais est-ce vraiment à ce niveau de généralité que doit se limiter la communication d’un organisme disposant d’une expertise scientifique considérable ?

Car les questions relatives à la biodiversité sont autrement complexes : dynamique des populations, gestion des espèces, conséquences des activités humaines, interactions entre faune sauvage et agriculture, évolution des milieux ou encore arbitrages entre différents objectifs de conservation.

Sur tous ces sujets, l’OFB possède des compétences et des connaissances qui pourraient nourrir une information autrement plus substantielle.

Une communication en décalage avec les responsabilités de l’OFB

Certes, parmi les cinq grandes missions de l’Office français de la biodiversité figure explicitement « la mobilisation des acteurs et des citoyens ». Il est donc parfaitement légitime que l’établissement cherche à toucher le grand public, notamment à travers les réseaux sociaux.

On peut également comprendre la volonté de vulgariser des sujets parfois complexes et d’utiliser des formats courts, accessibles et ludiques. Mais vulgariser ne signifie pas infantiliser.

Le problème n’est d’ailleurs pas seulement celui de quelques vidéos maladroites. Cette communication révèle une tendance plus générale à présenter la faune sauvage sous un jour systématiquement bienveillant, en insistant sur les services que les animaux rendraient à l’homme. Comme si leur intérêt écologique devait nécessairement se traduire par une utilité immédiate dans notre vie quotidienne.

Cette approche peut conduire à simplifier excessivement les relations entre les espèces et leur environnement, voire à entretenir des idées discutables.

Surtout, elle semble bien éloignée de la réalité des missions de l’OFB.

Un établissement public déjà au cœur des controverses

Cette question de communication prend une dimension particulière dans le contexte actuel.

Depuis plusieurs années, l’OFB entretient des relations difficiles avec une partie du monde agricole, notamment au sujet des contrôles environnementaux. Les tensions ont été suffisamment importantes pour conduire les pouvoirs publics à engager des démarches destinées à améliorer les relations entre les agents et les exploitants.

Ces controverses ne signifient évidemment pas que les critiques adressées à l’établissement soient toutes fondées. Elles ne sauraient davantage justifier les menaces ou les violences dont certains agents ont été victimes.

Mais elles imposent à l’OFB une attention particulière à son image et à sa crédibilité.

Comment un organisme investi de pouvoirs de police, chargé de faire appliquer une réglementation environnementale complexe, peut-il espérer renforcer son autorité scientifique et institutionnelle en multipliant parallèlement des vidéos qui ressemblent parfois à celles d’une association de jeunes amis des animaux ?

Il ne s’agit pas de réclamer une communication austère, ni de considérer que l’humour serait incompatible avec le service public. Il s’agit simplement de rappeler qu’un établissement d’État n’est pas une association militante, encore moins un compte de divertissement parmi d’autres.

Son statut et ses responsabilités devraient l’inciter à davantage de retenue, de précision et d’exigence.

L’OFB mérite une communication à la hauteur de ses missions

Il serait naturellement injuste de réduire toute la communication de l’OFB à ces quelques exemples. L’établissement publie également des études, des rapports et des documents techniques de qualité. Ses agents accomplissent sur le terrain des missions essentielles de connaissance, de surveillance et de gestion des milieux naturels.

C’est précisément pour cette raison que ces campagnes interrogent.

Dans un contexte où les finances publiques sont contraintes, chaque organisme devrait veiller à employer ses moyens avec discernement. La biodiversité est un sujet suffisamment passionnant pour ne pas avoir besoin d’être réduite à une succession de slogans enfantins.

À force de vouloir rendre la nature sympathique, l’OFB risque surtout de donner une image caricaturale de sa propre mission. Et c’est bien dommage pour un établissement qui a tant d’autres choses à raconter.

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